Pour que moins de femmes meurent

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Isabelle Véronneau

Une femme a deux fois plus de chances de mourir d’un infarctus qu’un homme. Plus de 30 % des Canadiennes présentent une maladie cardiovasculaire. Certaines de ces maladies touchent principalement les femmes. Il reste des mystères à éclaircir par la recherche, qui jusqu’à récemment prenait peu en compte les spécificités de la femme. « Les statistiques sont injustes! », déplore la Dre Christine Pacheco, cardiologue et spécialiste en santé cardiovasculaire de la femme, l’une des fondatrices de la clinique CardioF du CHUM.

Pourtant, 80 % des maladies cardiovasculaires peuvent être prévenues. C’est pourquoi Isabelle Véronneau, une patiente suivie par la Dre Pacheco, pense que chaque femme doit pouvoir reconnaître les symptômes typiquement féminins d’un malaise cardiaque. Elle sait de quoi elle parle : infirmière de profession, elle a ignoré ses propres symptômes en 2019. C’était une simple indigestion… Non. C’était un infarctus qui lui a fait voir la mort de près.

En pleine forme, mais malade

Par une belle journée ensoleillée d’avril 2019, Isabelle décide de nettoyer la cour. Elle est en congé aujourd’hui de la maison de soins palliatifs où elle travaille depuis sa retraite du CHUM. C’est une femme en forme, qui voit la vie du bon côté. Elle pratique le jogging, se nourrit bien. Pas d’embonpoint ni d’hypertension. Après avoir levé plusieurs sacs lourds, une douleur dans le haut de l’abdomen apparaît. Elle a envie de se reposer, mais son conjoint la convainc d’appeler l’ambulance.

À l’urgence, on lui donne des antidouleurs et on lui prend du sang pour analyse. L’attente l’impatiente, même si elle offre des petits services aux personnes autour d’elle. Enfin, elle voit passer un médecin! Elle lui demande si elle peut partir. « Non, madame, vous avez fait un infarctus. »

Isabelle a peine à y croire. Deux larmes s’échappent du coin de ses yeux. C’est quoi, docteur, la suite? Un cardiologue, madame Véronneau. Interdit de rentrer à la maison ce soir. Oui, vous pouvez appeler pour donner des nouvelles…

C’est là que c’est arrivé. Ma tête est tombée. Puis, j’ai levé les yeux et j’ai vu une infirmière se précipiter vers moi. Je me suis dit : je suis en train de mourir. – Isabelle Véronneau.

La suite, Isabelle s’en souvient comme si c’était hier. Salle de choc. Douleur intense à la poitrine. Une équipe de médecins, d’intensivistes et d’infirmières l’entoure. On lui passe une angiographie, pour voir les artères entourant son cœur. Malgré le brouillard causé par une forte médication, elle entend tout ce qui se passe autour, comme dans un rêve. « J’ai entendu le médecin dire “une artère est complètement ouverte”. Et puis, ils ont réussi à me sauver. » Le diagnostic? Une dissection spontanée de l’artère coronaire (DSAC*).

Isabelle apprendra plus tard qu’elle souffre de dysplasie fibromusculaire (DFM), une maladie héréditaire peu connue. Cela pourrait expliquer, selon ses médecins, la mort subite par AVC de sa mère, à l’âge de 40 ans. La DFM rend les artères d’Isabelle friables. Elles risquent de se rompre à tout moment — comme en ce jour fatidique de 2019, où un grand effort physique a causé la dissection de son artère. Cette épée de Damoclès ne l’inquiète pas outre mesure et elle continue à mordre dans la vie. « Je travaille avec des gens, parfois des jeunes, qui vont bientôt mourir. J’aurais honte de me plaindre de mon sort, j’ai la chance de vieillir. La santé, c’est le plus beau cadeau! », philosophe-t-elle.

Isabelle a recommencé à courir et à travailler un an après son infarctus. La pétillante femme de 67 ans a bien l’intention de prendre sa deuxième retraite à au moins 70 ans!

Agir et sensibiliser à la santé cardiovasculaire des femmes

L’histoire d’Isabelle Véronneau n’est pas unique. C’est pour prévenir le plus possible de telles tragédies que la Dre Pacheco s’est spécialisée en santé cardiaque des femmes. Elle a été la première au Québec — et la seconde au Canada — à compléter cette formation pointue.

« Si on ne se pose pas de questions, on ne changera pas les choses », dit la docteure en souriant. Et pour faire de la recherche, quoi de mieux que rassembler, sous un même toit, une équipe multidisciplinaire consacrée à la santé cardiovasculaire des femmes?

C’est ainsi que naissait, à l’automne 2021, CardioF, le premier centre québécois d’expertise en santé cardiovasculaire de la femme alliant le volet clinique au volet recherche. Une clinique satellite y est rattachée, à l’Hôpital Pierre-Boucher, pour étendre le service au-delà du CHUM. Imaginée par un quatuor de femmes passionnées par le sujet (Lyne Bérubé et Christine Pacheco, cardiologues; Jessica Forcillo, chirurgienne cardiaque; et Caroline Ouellet, anesthésiste), la clinique a vu le jour grâce au soutien financier de la Fondation du CHUM.

CardioF est le seul centre de ce genre au Québec, et le seul au pays à couvrir aussi le côté neurovasculaire. Il englobe de multiples activités : recherche, prévention, dépistage, guérison, traitement, sensibilisation… Les femmes qui y sont suivies (sur recommandation de leur médecin) sont entourées de spécialistes de toutes sortes, selon les besoins de leur condition. Neurologie, médecine interne, gynécologie, psychologie, réadaptation, nutrition, soins infirmiers, tout est pensé pour soutenir la santé cardiaque féminine. Puisqu’on est dans un hôpital universitaire, on s’assure aussi d’inclure un volet enseignement aux activités de la clinique. Autant en accueillant des médecins en résidence qu’en faisant de l’enseignement aux patientes… Ou, par exemple, en mettant sur pied un symposium pancanadien, à l’automne 2022! Les recherches menées au centre, auxquelles collaborent souvent d’autres cliniques canadiennes, sont nombreuses. Elles font avancer la médecine cardiovasculaire des femmes à toute vitesse! Les nouvelles technologies et l’intelligence artificielle sont intégrées dans les études. CardioF tient un registre servant à suivre l’évolution de patientes. On y développe, par exemple, des cohortes avec des facteurs de risque dit féminins (règles précoces, contraceptifs oraux, grossesse, etc.) pour en étudier les risques à long terme.

Dre Pacheco et Mme Veronneau
La Dre Christine Pacheco, cardiologue et spécialiste en santé cardiovasculaire de la femme, en compagnie d’Isabelle Véronneau, patiente.

« Parlez de vos symptômes, et parlez de CardioF! »

Isabelle Véronneau est une ambassadrice naturelle de CardioF. Elle adore la Dre Pacheco (« Je veux qu’elle me suive tant que je serai sur cette terre », souffle-t-elle). Mais elle invite aussi les femmes à parler de la clinique si elles doivent consulter pour des symptômes inhabituels et qu’elles sentent un manque d’écoute. Il faut dire que la santé cardiaque des femmes est un domaine d’expertise récent — tellement que seulement 25 % des femmes ont déjà discuté de leur santé cardiaque avec leur médecin.

Pour cette raison, Isabelle invite les femmes à se responsabiliser et à s’informer. S’il n’y avait qu’une seule chose à savoir, dit-elle, ce sont les symptômes qui touchent les femmes particulièrement (« On pense toutes que c’est digestif, mais ça ne l’est peut-être pas! »). La Dre Pacheco lui donne raison : « Écoutez-vous. Écoutez votre corps. Ne faites pas de déni et rendez-vous à l’urgence si vous ressentez un nouveau symptôme inhabituel ou louche, et insistez sur vos malaises ». Un dernier conseil, Isabelle, pour que moins de femmes meurent de maladies cardiaques? Bien sûr : agir sans hésitation. « Le temps joue contre nous. Si je n’étais pas allée à l’urgence, en 2019, je serais morte dans mon lit. » Voilà qui aurait été bien dommage, considérant la vivacité avec laquelle elle mord dans la vie!

*La DSAC, une maladie qui touche principalement les femmes

La Fondation des maladies du cœur et de l’AVC du Canada décrit la dissection spontanée d’une artère coronaire (DSAC) comme « une déchirure dans la paroi des artères du cœur qui provoque une accumulation de sang dans l’espace entre les couches de la paroi. »

90 % des personnes qui subissent une DSAC sont des femmes.

25 % des crises cardiaques chez les femmes de moins de 60 ans sont provoquées par une DSAC.

Les facteurs de risque sont connus, mais l’on tente toujours d’en comprendre l’origine.

(Source : www.coeuretavc.ca)

 

 

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